Segunda-feira, 13 de Junho de 2011

Jules Supervielle

Le portrait

Mère je sais très mal comme l’on cherche les morts,
et je m’égare dans mon âme, ses visages escarpés
et ses ronces de regards.
Aide-moi à revenir
de mes horizons qu’aspirent des lèvres vertigineuses.
Aide-moi à être immobile,
tant de gestes nous séparent, tant de lévriers cruels!
Que se taisent les voyages qui déchirent mes années
en sanguinolents paysages
et ces têtes en offrandes
qui viennent frapper la nuit à la portière des trains!
Que je penche sur la source où conspire ton silence,
dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler.

Ah! sur ta photographie
je ne puis pas même voir de quel côté souffle ton regard.
Nous nous en allons pourtant, ton portrait avec moi-même,
si condamnés l’un à l’autre
que notre pas est semblable
dans ce pays clandestin
où nul ne passe que nous.
Nous montons bizarrement les côtes et les montagnes
et jouons dans les descentes comme des blessés sans mains.
Mes souvenirs ont goût de carton qui auraient pu être
vivants.
Un cierge coule chaque nuit gicle à la face de l’aurore,
l’aurore qui chaque jour sort des draps lourds de la mort,
à demi asphyxiée
tardant à se reconnaître.
Je te parle durement ma mère.
Je parle durement aux morts parce qu’il faut leur parler dur,
debout sur des toits glissants,
les deux mains en porte-voix et sur un ton courroucé
pour dominer le silence assourdissant
qui voudrait nous séparer, nous les morts et les vivants.

J’ai de toi quelques bijoux, comme des fragments de l’hiver
qui descendent les rivières.
Ce bracelet fut de toi qui brille en la nuit d’un coffre
en cette nuit écrasée où le croissant de la lune
tente en vain de se lever
et recommence toujours, prisonnier de l’impossible.

J’ai été toi si fortement, moi qui le suis si faiblement
et si rivés tous les deux que nous eussions dû mourir ensemble
comme deux matelots mi-noyés et s’empêchant l’un l’autre de nager,
et se donnant encore des coups de pied dans les profondeurs
de l’Atlantique
où commencent les poissons aveugles
et les horizons verticaux.

Parce que tu as été moi
je puis regarder un jardin sans penser à autre chose
choisir parmi mes regards
et aller à ma rencontre.
Peut-être reste-t-il encore
un ongle de tes mains parmi les ongles de mes mains,
un de tes cils mêlés aux miens;
un de tes battements s’égare-t-il parmi les battements de
mon cœur,
je le devine entre tous
et je sais le retenir.
Mais ton cœur bat-il encore? Tu n’as plus besoin de cœur.
Tu vis séparée de toi comme si tu étais ta propre sœur,
ma morte de vingt-huit ans dans ton sourire sans amarres,
me regardant de trois-quarts
avec l’âme en équilibre et pleine de retenue.
Tu portes la même robe que rien n’usera plus,
elle est entrée dans l’éternité avec beaucoup de douceur
et change parfois de couleur, mais je suis seul à savoir.
Cigales de cuivre, lions de bronze, vipères d’argile
autour de moi rien ne respire.
Le souffle de mon mensonge
est seul à vivre, seul à vivre à mille lieues à la ronde.
Je cherche dans des coffres qui m’entourent brutalement
mettant les ténèbres sans dessus dessous
dans des caisses profondes profondes
comme si elles n’étaient plus de ce monde,
et voici à mon poignet
le pouls minéral des morts
celui-là que l’on entend si l’on approche le corps
des strates du cimetière.

 
 
Jules Supervielle

 


publicado por Laura Afonso às 10:59
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